"Faire de la clinique cinq jours sur cinq, c’est éreintant. Pas seulement à cause des cadences, mais parce que, lorsqu’on est empathique, on absorbe les émotions."
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**Mélanie**
Bienvenue dans Merci Merci, le podcast des gens qui prennent soin.
**Laura**
Si on vous dit soin, vous pensez peut-être à une infirmière qui refait un pansement, ou à un médecin qui prescrit un traitement. Pour nous, le soin est bien plus vaste. Ici, nous parlons de care.
**Mélanie**
Prendre soin, c'est aussi s'occuper des enfants, défendre les plus vulnérables, cultiver la terre, se battre contre les injustices, nourrir les imaginaires.
**Laura**
Ce sont toutes les choses, petites ou grandes, qui tissent la toile d'un monde plus vivable.
**Mélanie**
Je suis Mélanie,
**Laura**
je suis Laura,
**Mélanie**
nous sommes deux médecins de formation.
**Laura**
Dans ce podcast, nous allons à la rencontre des personnes qui prennent soin d'elles, des autres, du monde.
**Mélanie**
Nous écoutons leurs savoirs, leurs expériences, leurs doutes et leurs joies.
**Laura**
Merci, merci, c'est une façon de dire notre gratitude, car on oublie trop souvent de les remercier, celles et ceux qui font tenir la vie au quotidien.
**Mélanie**
Merci, merci, c'est aussi un lieu où se trouver et se relier, pour se donner de la force et en chemin, faire communauté.
**Laura**
Bonjour Louisadonna, merci d'être avec nous.
**Louisadonna**
Salut !
**Laura**
On est très heureuse de te recevoir ici aujourd'hui pour ce podcast. Donc Louisadonna, tu es psychologue clinicienne, tu travailles avec des femmes victimes de violences. Tu es autrice, compositrice, interprète. Tu es militante féministe. Tu es ce qu'on peut appeler une personne engagée. Ton univers musical est très pop, très coloré. Et tes paroles abordent sans détour des sujets qui traversent ton quotidien professionnel et probablement personnel. Le patriarcat, la violence sexiste et sexuelle, la santé mentale. Tu viens de sortir un nouvel album qui s'appelle Parasite Deluxe, qui est autoproduit. Notre première question est la suivante. Qui sont ces fameux parasites ?
**Louisadonna**
Alors les parasites, déjà il y a les parasites internes, c'est-à-dire les petits parasites qui veulent à l'intérieur de moi, avec qui je cohabite. Et donc il y a la colère, surtout. Et la colère, elle est surtout créée par les petits parasites externes. Et là, il y en a pas mal. Il y a les masculinistes, c'est rapide à dire, on a compris d'où ça venait tout. Après, il y a les ultra-riches qui créent un monde dans lequel on ne peut plus vivre. Les politiques qui sont finalement les meilleurs amis des ultra-riches. Tout ça, c'est tous les petits parasites extérieurs qui m'embêtent et qui nous embêtent tous les jours et qui font que je me sens pas mal en colère.
**Mélanie**
Donc, toi, tu as différentes casquettes, mais toi... Comment, toi, tu te définis ? Est-ce que tu as une casquette principale ?
**Louisadonna**
Non, je ne crois pas. Je sais juste que je suis quelqu'un d'entier et que je ne pourrais pas faire autrement que ce que je fais. J'ai besoin de la créativité, j'ai besoin d'être psy, j'ai besoin de militer. Donc, je ne saurais pas dire exactement s'il y a un autre truc. C'est un peu compliqué.
**Laura**
C'est quoi ton parcours ? Comment t'en es arrivé là ?
**Louisadonna**
Mon parcours, c'est que je viens d'une famille de musiciens avec un père saxophoniste, que du coup, j'ai toujours fait de la musique. J'ai toujours composé des musiques depuis que je suis petite. J'ai toujours écrit des musiques. Ça a toujours été ma passion numéro un dans la vie d'écrire de la musique. Et après ça, en grandissant, j'avais beaucoup de personnes proches qui étaient victimes de violences sexuelles. Très tôt, dès le collège, j'ai dû me coltiner la question de... Qu'est-ce qu'on fait pour que ta meilleure amie, elle aille mieux ? Qu'elle arrête les crises d'angoisse ? Comment on gère des troubles du comportement alimentaire ? Comment tu fais pour prendre soin de ton entourage qui vit des choses très difficiles ? Et sauf que j'étais jeune et je ne savais pas comment répondre à ça. Et quand j'ai eu 18 ans, je ne savais vraiment pas ce que j'allais faire. Et à un moment donné, je voyais une psy. J'ai vu des psys à partir de mes 8 ans, parce que moi-même, j'avais des troubles de la santé mentale. Et à mes 18 ans, je me suis dit, vas-y, let's go. En fait, j'ai envie de faire le même métier que ma psy que j'aimais trop, qui s'appelle Sonia, que j'aime toujours trop.
**Laura**
C'est toujours la même ?
**Louisadonna**
Non, non, non, j'ai changé. Mais à l'époque, je l'aime toujours trop parce qu'elle reste une personne qui a été super importante dans mon parcours. Et je me suis dit, je vais faire la même chose qu'elle. Let's go. Je suis partie à Paris avec mon père qui est saxophoniste et kiné.
**Laura**
Donc,
**Louisadonna**
à la fois dans le son, à la fois dans la musique. Et je suis partie à Paris.
**Laura**
J'aurais dû inviter ton père avec.
**Louisadonna**
Je suis partie pour faire de la musique et faire des études de psycho. Et je crois que quand j'ai commencé les études de psycho, ce n'était pas évident que j'allais prendre en charge des femmes victimes. Mais en fait, à un moment donné, j'ai fait un stage et en fait, c'était clair et évident et je suis en mode mais c'est pas En fait, depuis que j'étais petite, j'avais toujours eu, mais vraiment toujours eu, des femmes qui se sont confiées à moi sur des violences sexuelles ou sexuelles qu'elles avaient vécues. J'étais un peu un aimant à la confidence de ça. Je ne sais pas ce que ça veut dire. Et donc, du coup, après, c'était logique. En tout cas, quand j'ai fait mon dernier stage auprès de femmes victimes de violences, puis j'ai commencé direct à travailler auprès de femmes victimes de violences. Et depuis, je travaille auprès de femmes victimes de violences. Ça fait dix ans.
**Mélanie**
Et du coup, là, ce que tu peux nous raconter, tu travailles dans quel type de structure ? Tu vois quel type de patiente ? C'est quoi ton quotidien de psychologue ?
**Laura**
Et qu'est-ce que tu peux faire pour elle ? Qu'est-ce que tu fais en traitant avec elle ?
**Louisadonna**
On fait plein de trucs. Alors, je travaille au LAO Power à Bagnolet. C'est une structure d'accueil et d'orientation à la base, mais on fait surtout de l'accueil et beaucoup d'accompagnement auprès de jeunes femmes victimes de violences entre 15 et 25 ans dans le 93 et Paris. On est une équipe pluriprofessionnelle avec des éducatrices spécialisées, juristes, psychologues, conseillères conjugales et familiales et coachs. Et ce qu'on fait avec elles, généralement on les accueille, donc on accueille des situations d'urgence, donc des femmes qui fuient des situations de violence. La plupart de nos patientes, c'est violences intrafamiliales, donc situations incestes, mariages forcés, violences physiques, violences psychologiques, etc. Et dans un premier temps, on fait de la mise en sécurité. Donc, hébergement d'urgence quand il y a, il y a de moins en moins.
**Mélanie**
J'imagine qu'on pourra en parler.
**Louisadonna**
Mais ça, c'est de plus en plus difficile, de plus en plus hardcore pour l'équipe. Ça, c'est les éducatrices spécialisées qui gèrent l'aspect social, en fait, et qui vont vraiment créer du lien avec des jeunes femmes, parce que c'est un public particulier qui a vécu tellement de relations difficiles et douloureuses qu'elles ont beaucoup, beaucoup de mal à faire confiance. Donc en fait, c'est des patientes qui ne vont pas consulter dans les structures de soins habituelles. Parce que déjà, par exemple, avoir un rendez-vous à un créneau avec un horaire que tu dois respecter, ce n'est pas forcément évident. Donc nous, on est ouvert de 10h à 18h et elles peuvent venir se poser chez nous, elles peuvent venir squatter le canapé, regarder la télé. On a beaucoup de patients qui sont à la rue, donc en fait, la journée, on peut être un lieu d'accueil. On fait déjà de l'hébergement d'urgence, de l'accueil, de la mise en sécurité et ensuite... Alors, soit moi, j'interviens déjà à ce moment-là parce qu'il y a besoin de créer un maximum possible de stabilisation, même si ce n'est pas possible de stabiliser quelqu'un qui est à la rue. Donc, par contre, on va quand même créer un peu déjà une rencontre, qu'elle puisse voir qui je suis, jusqu'à ce que l'hébergement soit mis en place et qu'on puisse peut-être faire un peu d'autres choses ça va être de la réassurance, etc. Et puis ensuite, je les prends en charge une fois qu'elles sont bien stabilisées, bien sécurisées et que là, on va pouvoir aller travailler sur les traumas. Moi, je fais de l'EMDR avec elles. Je suis formée au niveau 1.
**Mélanie**
Tu peux expliquer ce que c'est l'EMDR ?
**Louisadonna**
L'EMDR, c'est une technique de prise en charge intégrative des traumatismes. Ça veut dire *Eye Movement Desensitization and Reprocessing* en anglais, ce qui signifie désensibilisation et retraitement par mouvement oculaire. Et on ne sait pas encore très bien pourquoi ces mouvements oculaires, ou en tout cas ce qu'on appelle des SBA, des stimulations bilatérales alternées, créent ça, mais on sait que ça fonctionne, puisqu'il y a des études qui montrent les effets chaque année. L'exposition à l'événement, plus les stimulations bilatérales alternées, amène à débloquer des informations qui étaient un peu figées dans le fonctionnement et permettre à la personne d'intégrer l'événement et de ne plus vivre la même quantité émotionnelle reliée à l'événement.
**Mélanie**
C'est à l'intégrer comme souvenir et non pas quelque chose qui est toujours en train de se passer.
**Louisadonna**
C'est ça. Le principe du traumatisme, c'est un peu un événement qui est toujours vécu comme au présent. Alors que les techniques intégratives te permettent effectivement de le faire appartenir à ton histoire globale et pas un événement qui est toujours en train d'avoir lieu parce que le cerveau est resté figé et bloqué à l'instant où ça s'est passé.
**Laura**
Est-ce que tu as l'impression que les mécanismes du trauma sont assez connus ? Non, pas du tout. Par les soignants, soignantes, mais aussi par les personnes qui sont victimes qui sont... dans l'entourage des personnes traumatisées.
**Louisadonna**
Voilà, dans les choses qu'on fait avec les patientes, du coup, il y a la psychoéducation. Donc, on explique aux patientes comment fonctionne le cerveau et pourquoi elles réagissent comme elles réagissent actuellement, pourquoi elles ont réagi comme elles ont réagi. C'est très important parce que ça remet un peu la culpabilité et la honte au bon endroit. Parce que, par exemple, quand on a été figé face à un événement trop douloureux et qu'on n'a pas pu réagir, ça peut être très... ça peut faire vivre de la honte, de la culpabilité, alors qu'en fait, d'un point de vue biologique, on a des explications qui montrent que on ne peut pas, à un moment donné, réagir différemment dans certaines situations, et que c'est des techniques de... c'est la meilleure option que le cerveau choisit à un instant T de survie. Le fait aussi qu'après, elles vont avoir un tas de symptômes qui vont leur donner l'impression d'être folles. Par exemple, l'hypervigilance. Des fois, elles arrivent et me disent « je suis paranoïaque ». Non, elles ne sont pas paranoïaques, elles sont en hypervigilance. Si tu vois l'auteur partout dans la rue, tu n'es pas paranoïaque, tu es en hypervigilance. C'est un cerveau qui est tout le temps en train de dégoter les informations d'une façon à s'assurer que ta survie est bien assurée. Elles vont avoir l'impression d'être bêtes, parce que d'un point de vue aussi biologique, ce qui va se passer, c'est qu'elles vont avoir une telle activité émotionnelle tout le temps élevée qu'elles n'ont plus les mêmes capacités de concentration ou de mémorisation. Et donc, ça ne veut pas dire qu'on est bêtes. Ça veut juste dire qu'on a un dysfonctionnement actuel qu'il faut prendre en charge pour aller mieux et ne pas être tout le temps suractivée émotionnellement et pouvoir avoir un fonctionnement moins vecteur de souffrance, moins pathologique, même si c'est complexe.
**Laura**
Je parle souvent aussi sur les réseaux, et je me rappelle d'un post Instagram que ça avait fait suite au passage de Loana sur... Ce n'est pas suite à son décès, je parle de avant. Suite à la séquestration qu'elle avait subie et aux violences qu'elles avaient subies, elle était passée sur un plateau télé et... C'est pas mon post.
**Louisadonna**
Oui, en plus.
**Laura**
Et ça avait été terrible. Les réactions des personnes sur le plateau et ensuite les réactions en ligne des gens qui commentaient, qui disaient « Elle ment, elle est folle, elle n'est pas capable de faire une phrase, etc. » Où tu expliques un peu, je ne sais pas si tu veux nous expliquer rapidement ce que tu as dit à ce moment-là, parce que moi je trouve ça hyper fort. En fait, quand on ne connaît pas les mécanismes du trauma, il y a quelque chose de très contre-intuitif. Il faut vraiment apprendre à se déconstruire de la première image qu'on a, parce que c'est exactement le contraire.
**Louisadonna**
En fait, Loana, dans ce passage télé de *Touche pas à mon poste*, elle a des troubles cognitifs qui sont évidents. C'est-à-dire qu'elle n'arrive pas à aligner deux mots, faire des phrases. Limite, elle passe du coq à l'âne à des moments. On voit bien qu'elle n'arrive pas à parler. Et ça a été sujet de rigolade. Et puis, dans les commentaires, il y avait plein de trucs choquants. Parmi les trucs choquants, il y avait le fait qu'elle n'était pas allée porter plainte tout de suite. Et donc, du coup, entre guillemets, c'était faux. Ben non. Enfin, on le sait, nous, soignants.
**Laura**
C'est aussi pour ça qu'on fait ce podcast, c'est que pour tout le monde, tout le monde le sache. Donc, c'est hyper important de parler de ça, que effectivement, ne pas aller porter plainte, c'est plutôt une réaction, finalement, assez logique du cerveau quand on est dans le trauma.
**Louisadonna**
Surtout, c'est hyper douloureux. Il y a des victimes qui peuvent le faire, qui arrivent à le faire, et très, très bien. Je pense qu'il y en a plein qui vont encore totalement dissociées. Loana, elle n'y est pas allée tout de suite, elle y est allée plus tard. En réalité, sa temporalité lui appartient, c'est pas censé remettre en question quoi que ce soit de ce qu'elle a pu vivre et dans la chanson en tout cas je disais, pour porter plainte il faut être prêt à revivre son trauma et donc je vais parler juste après de cette formation qu'on a créée parce que parmi les choses dont on parle dans cette formation il y a toutes les façons dont la justice retraumatise les victimes. Mais moi, personnellement, je suis assez convaincue que c'est intentionnel. Il y a une intentionnalité de la justice. C'est tellement pensé contre tous les besoins des victimes qu'on ne peut pas voir ça autrement que comme un faisceau d'indices qui indique que c'est de la violence supplémentaire qui décourage des personnes de porter plainte. Et donc, Loana, elle ne porte pas plainte tout de suite. On sait aujourd'hui que les parcours judiciaires pour les victimes sont extrêmement douloureux, pour plein de raisons. Il y a beaucoup de choses qui montrent que la justice, elle est faite pour que les victimes traversent, pour moi, des choses qui relèvent de la torture. Déjà, on sait qu'en moyenne, les victimes répètent environ dix fois leur récit, sachant qu'on sait très bien que quand une victime parle, elle réactive toutes les zones qui ont été activées pendant l'événement, qu'on lui fait revivre l'événement. Donc on lui fait revivre un des pires moments de sa vie, où elle a cru mourir, voire pire parfois, parce que mourir, limite, ça s'arrête, mais là, ça ne s'arrête pas. Et puis, il y a la répétition du récit traumatique, il y a les confrontations, qui sont des choses quand même absolument, pour moi, qui relèvent de la torture. On a signé le traité, la Convention d'Istanbul, qui dit qu'il faut minimiser au maximum les confrontations, mais pour autant... en France, dans les affaires de violences sexuelles, vu que la majorité sont parole contre parole, et bien il va y avoir des confrontations quasiment systématiques. Et les confrontations, c'est quoi ? C'est confronter, déjà c'est faire venir à la même heure l'auteur présumé et la victime présumée sans qu'elle ne soit surveillée. Donc les faire arriver au commissariat en même temps et les faire repartir du commissariat en même temps, sans surveillance, pour une personne qui a porté plainte, qui a peur des représailles. Ensuite, c'est mettre dans une pièce, à quelques mètres, une victime avec un auteur dont elle a peut-être, en flashback et en cauchemar toutes les nuits, la voix, l'odeur, la présence, la gestuelle, etc. Et ensuite, c'est lui demander, dans ce moment-là, d'avoir des capacités de réponse cérébrale qu'elle n'a pas, évidemment, puisqu'elle est dans un état émotionnel de stress dépassé. J'ai une collègue avocate qui m'expliquait qu'elle avait une cliente qui était partie vomir aux toilettes. C'est des états de stress qui sont tellement élevés. Il y a des réactions biologiques qui sont en adéquation avec le niveau de stress. Moi, j'ai des patients qui ont été hospitalisés à la suite de confrontations, qui ont décompensé. Je veux dire, c'est ça que la justice impose aux victimes. Et la justice dit, vous n'êtes pas obligés de faire la confrontation, mais si vous ne la faites pas, nous n'avons plus aucun élément, donc nous serons dans l'obligation de classer.
**Laura**
C'est terrible.
**Louisadonna**
Quand une victime qui est là et qui veut juste que la personne ne reproduise pas les faits, qui veut obtenir une forme de reconnaissance de sa parole, de ce qui s'est passé, etc., lui dire, en fait, tu fais ça, ou c'est classé, c'est une obligation. Donc, on ne peut pas dire qu'il n'y a pas d'obligation pour les victimes de faire la confrontation. Enfin, réellement, si, il y a une forme d'obligation à faire la confrontation. Il y a les temps d'attente. La temporalité. On parle de personnes qui ont été en danger de vie ou de mort, parfois, et qui voient que la justice ne réagit pas du tout avec l'urgence qu'elles ont ressentie. Et donc, on voit les procédures pour les viols, c'est huit ans. Je veux dire, une victime qui va porter plainte pour un viol, elle ne veut juste pas que l'auteur reproduise les faits. Et pendant 8 ans, il ne se passe rien et le mec, il attend de savoir si oui ou non, ce n'était pas bien. On est dans des trucs qui n'ont aucun sens.
**Laura**
D'ailleurs, elle a peut-être envie de passer à autre chose aussi.
**Louisadonna**
Elle a complètement envie de passer à autre chose et d'arrêter d'attendre qu'il y ait un putain de résultat qui vienne conclure ça. Parce que de toutes les façons, tant que ce n'est pas résolu, notre cerveau, quand il y a des nouvelles informations qui arrivent, il va réanalyser les données. C'est un ordinateur qui va tout réanalyser. Qu'on fait ? Oui, bien sûr, tant que le dossier n'est pas conclu. Quand je disais tout à l'heure que les patientes, on est obligé d'attendre qu'elles soient aussi hébergées avant de pouvoir faire quelque chose par rapport au trauma, c'est un peu la même chose. C'est-à-dire qu'on va pouvoir travailler des trucs sur le trauma, mais tant que le truc n'est pas fini et dépassé, alors la patiente, on va pouvoir apaiser des choses. Mais bien sûr que quand il y aura une nouvelle du policier qui appelle pour dire « c'est bon, il a été entendu », le procureur ou le juge qui demande à réentendre la patiente ou je ne sais pas quoi, c'est une nouvelle information, paf, ça redéclenche tout, on a tous les symptômes qui reviennent. C'est de la torture, en fait, d'imposer ça à des gens. On a 94% de classements sans suite pour les viols. Si ce n'est pas de la torture, de dire à 94% des femmes qui viennent déclarer des viols, nous n'avons pas suffisamment d'éléments, ben, cherchez-les.
**Laura**
En plus, au-delà, c'est difficile pour les femmes qui ont une plainte classée sans suite, mais par ailleurs, il y a un effet aussi extrêmement dissuasif pour les autres. Si on se dit, a priori, de toute façon, même si je porte plainte, il y a 94% de chances de risque que ça n'aboutisse pas. Et un effet anti-dissuasif pour les hommes. Exactement. En fait, ça fait aussi un effet, c'est ça qui est terrible aussi, avec le truc de l'institution, ça ne fait pas un effet que sur la personne qui se voit disqualifiée, mais aussi sur l'ensemble des autres personnes qui peuvent porter plainte ou pas.
**Louisadonna**
Et le classement sans suite, dernier truc, mais c'est, enfin... Quand il y a un classement sans suite, la victime, on lui donne une nouvelle information à son cerveau. C'est, tu dois vivre dans un monde dans lequel on peut faire ce qu'on t'a fait sans répercussion. Donc à toi, comme à ton entourage. C'est insupportable. Tout est fait pour retraumatiser. Les enfants, par exemple, ils sont filmés pour ne pas qu'ils aient à répéter. Pourquoi on ne fait pas la même chose pour les adultes ?
**Mélanie**
Du coup, là, dans tout ce que tu dis, on voit comment la justice n'est pas faite pour penser avec ce qu'on a comme connaissances autour du trauma, et même comment la justice est faite pour retraumatiser. Toi, avec ta formation en psychoéducation, tu essayes justement d'augmenter les connaissances de chacun sur les savoirs autour du psychotrauma. Est-ce que tu peux nous raconter à qui tu apportes cette formation ? Quel en est le contenu ?
**Louisadonna**
Alors on a monté du coup un collectif de psychoéducation féministe avec des psychologues, des psychiatres, des chercheuses en neurosciences féministes. Et l'objectif de cette formation en gros c'est de former la population générale. Parce que, enfin avec Nous Toutes du coup, c'est avec Nous Toutes qu'on a monté ça. Notre collectif s'est allié à Nous Toutes pour qu'on puisse diffuser le plus possible cette formation de façon gratuite et en ligne. C'est une formation que tu fais en deux heures. Tout le monde peut s'inscrire. Et l'idée, c'est de former le maximum de personnes le plus rapidement possible pour faire changer les mentalités. Et donc, Nous Toutes, pendant le confinement, elles avaient lancé les formations sur les violences sexistes et sexuelles. Et ça a amené à une transformation de la société. Le mot féminicide est rentré dans le langage courant. On a commencé à prendre au sérieux les violences, etc. Donc, c'est un peu le même objectif, c'est de se dire, en fait, on sait déjà comment fonctionnent nos poumons, notre cœur, plein de... Mais on ne sait pas comment fonctionne notre cerveau, alors même qu'on est tous et toutes...
**Mélanie**
Dotés d'un cerveau.
**Louisadonna**
Et exposés à des moments de notre vie, à des événements traumatisants. C'est-à-dire des événements qui viennent déborder notre capacité psychique à les intégrer. Et donc, en fait, tout le monde pourrait bénéficier de savoir mieux comment lui-même fonctionne, son voisin, son ami, sa famille. Et puis, bien sûr, les soignants-soignantes ou les personnes qui travaillent dans le juridique pourraient aussi être mieux informées, puisque pour l'instant, on voit qu'on galère à organiser des formations obligatoires. Par exemple, les policiers aujourd'hui, je crois qu'ils sont formés obligatoirement, ceux qui sont formés actuellement, mais les policiers anciens ne sont pas obligés de faire des formations. Donc ça, c'est à leur bon vouloir. Donc on voit bien qu'on galère à faire former en tout cas la population générale à toutes ces questions. Et donc l'idée de cette formation, c'est ça, c'est de pouvoir expliquer simplement, quand il y a un traumatisme qui a lieu, l'amygdale qui est le petit organe qui vient gérer les émotions est en débordement. Le cortex préfrontal, du coup, n'arrive plus à inhiber l'amygdale. Et donc, du coup, on n'arrive plus à réagir comme d'habitude. On ne va pas enregistrer les informations pareilles. Et tout ça, ça va créer quoi ? Ça va créer des symptômes sur le long terme d'hyperactivité neurovégétative. Donc ça, la traduction, c'est des émotions dans tous les sens, avec beaucoup trop d'émotions, des difficultés de concentration, des difficultés de mémorisation.
**Mélanie**
L'hypervigilance aussi.
**Louisadonna**
L'anxiété parfois généralisée, qui se chronicise. Et donc, des cauchemars, des flashbacks, tout un tas de symptômes. En fait, si on comprend mieux, des conduites d'évitement aussi. Une victime qui, j'en sais rien, a été renversée par un bus dans telle rue, va éviter les bus et va éviter la rue, par exemple. Ça va être la même chose pour une victime qui ne veut pas aller à telle soirée parce qu'il y a tel mec, ou tel copain éloigné de tel mec. Et les gens qui ne la trouvent pas forcément très normale ou logique dans ses comportements, en fait, si on comprend ce genre de choses, ça évite aux victimes d'avoir à se rejustifier sur des choses. Quand elles rentrent dans des états, par exemple, d'agressivité sans aucune raison, on peut comprendre que ce n'est pas forcément agressé à ce moment-là, mais que juste on a une amygdale qui est débordée par les émotions et qui vient faire péter des trucs, alors qu'on peut apaiser les personnes beaucoup plus facilement si elles se sentent comprises, entendues contenues. On explique globalement comment tout ça fonctionne, on explique l'ancrage, comment un cerveau, quand on le remobilise sur l'ici et maintenant, sur les sensations, la sensorialité, tout ça, ça le ramène dans l'ici et maintenant et donc il est moins mobilisé dans des événements du passé qui sont douloureux. Il y a plein de petites choses qu'on vient réexpliquer pour que, de façon globale, on puisse peut-être vivre dans une société un peu plus consciente du fonctionnement psychique, du fonctionnement face au trauma et mieux adapté. Parce que les victimes vivent beaucoup, beaucoup de micro-violences ou carrément de la victimisation secondaire quand il y a un classement sans suite, victimisation secondaire par les policiers qui posent des questions qui n'ont aucun sens ou qui sont extrêmement intrusives, sans aucun lien avec la... Enfin, qui ne vont pas permettre d'apporter des éléments concrets à la plainte toutes les choses que les victimes peuvent traverser. Et puis, l'entourage, pareil. Un entourage qui trouve qu'elle est chiante maintenant parce qu'elle pète des câbles pour rien. Enfin, tout ça, quoi. Ça permet d'éviter que la personne se retape des trucs chiants au quotidien.
**Laura**
Là, tu parlais du juridique, de l'entourage, etc. Effectivement, dans les soignants-soignantes, moi, je fais partie des militantes de « il faut se former à ça » et à la retraumatisation, parce que ça, c'est un truc... dans la santé sexuelle reproductive, c'est à la fois cata et à la fois c'est tellement vecteur de retraumatisation. Et donc vraiment, c'est un truc que je dis souvent aussi en formation, s'il y a une personne qui agit bizarrement, il ne faut pas se dire « elle est chiante celle-là », il faut se dire « qu'est-ce qu'elle a vécu ». Et c'est vraiment de voir le truc à l'envers. Et ça effectivement, il faut l'apprendre. Moi je suis à 1000% pour la formation. Du coup en pratique, pour faire cette formation-là, comment on fait ? C'est...
**Louisadonna**
On s'inscrit dès qu'on met en ligne des paroles de chanson sur Nous Toutes.
**Mélanie**
On mettra le lien en commentaire. Et d'actualité,
**Laura**
c'est gratuit.
**Louisadonna**
C'est gratuit, ça dure deux heures.
**Laura**
Ça va changer votre vie. Voilà. J'avais hâte là-dessus. Faut le faire.
**Mélanie**
On a beaucoup parlé de toi en tant que psychologue. Peut-être qu'on va parler de toi en tant qu'artiste maintenant.
**Laura**
Même si c'est la même personne.
**Mélanie**
Même si tu es la même personne, avec toutes tes casquettes. Justement, toi, en tant qu'artiste, comment est-ce que cette activité de psychologue nourrit ta personnalité d'artiste ? Tu vois, tu dis que quand tu crées, à un moment, sur un post Instagram, tu dis que quand tu crées, ça te soigne des injustices. Du coup, c'est quoi ? Est-ce que c'est un outil pour toi, pour dénoncer ce que tu vois ? ou plus comme... cathartique ?
**Louisadonna**
Je ne sais pas si je suis très forte pour répondre à ces questions-là, parce que je n'ai pas beaucoup de recul sur mon art, je crois. Parce que c'est un peu tu sais, c'est un peu, enfin je ne sais pas, genre, je sors un peu les trucs qui me traversent. Et du coup, des fois, il y a des trucs qui sont un peu clairs, tu vois, genre le titre *Petite fille*, que j'ai co-écrit avec Mathilde. Au départ, c'était un titre en réaction au discours de... Judith Godrèche. Et à la fin, c'est devenu un titre dans lequel j'ai demandé à des patientes, des anciennes patientes, de venir raconter des choses. C'était des anciennes patientes qui avaient vécu de l'inceste, qui avaient monté un podcast sur l'inceste. Et donc, je leur avais demandé de venir raconter ce qu'elles auraient envie de dire ou de faire à l'adulte qui leur avait fait du mal, maintenant qu'elles sont grandes et qu'elles ne sont plus petites. Le thème de cette chanson, c'est en fait les petites filles grandissent. Et on est déjà très fortes quand on est petites. Mais faites gaffe parce qu'après, on va grandir et vous allez vraiment vous en prendre plein la gueule. Et donc, je leur ai demandé de venir raconter, genre adultes, qu'est-ce qu'elles voudraient faire. Et donc, bien sûr, elles ont parlé de couper des doigts, de brûler des maisons. Avec toute la violence qu'elles avaient envie de mettre en œuvre, en réaction à de la violence extrême qu'elles avaient subie enfant. Et donc là tu vois il y a des titres comme ça où c'est assez évident qu'il y a un lien entre mon travail de psy et mon travail artistique mais des fois j'ai l'impression que ouais ça vient plus de juste je ne sais pas ma colère à moi de je ne sais pas un titre comme *Pas moi* où j'ai écrit sur les hommes qui sont tout le temps en train de raconter qu'en fait ce n'est pas eux le problème quand on leur parle de ce qu'on vit bon ça met extrêmement en colère nous qui sommes habitués à être des créatures empathiques, parfois trop empathiques, quand on parle de nous et qu'en fait on nous dit la personne répond en parlant d'elle enfin c'est très très énervant quand même donc là c'est plus ouais je pense ma colère tu vois où je me sens tellement saoulée par ce truc mais je ne sais pas si c'est une généralité en fait je pense que des fois Ciao !
**Mélanie**
Peut-être que vous avez un meilleur avis que moi sur cette question.
**Laura**
Comment ça vient de rire. En fait, je trouve qu'il y a un truc où quand on fait de la clinique tout le temps et qu'on est très impliqué en plus dans ce qu'on fait, en fait, ce truc d'être... Moi, je dis souvent, je ne pourrais pas faire de la consultation 5 jours sur 5. Parce que c'est... trop dans le... Enfin, c'est très important, surtout pour les personnalités sensibles, il y a des choses très impactantes. Et je trouve que le fait de faire soit de l'art, soit de la recherche, soit faire des choses, en fait, qui détournent un peu le sujet, mais qui en parlent quand même, ça permet aussi de le retravailler, de le mettre un peu à distance et finalement de mieux l'assimiler et d'être plus forte. En fait, je trouve qu'il y a un truc un peu d'empouvoirement. Moi, c'est ça. En tout cas, moi, quand j'entends ce que tu dis et en plus, bon, on a beaucoup... On travaille sur des sujets communs. C'est des choses qui m'apportent du pouvoir, je trouve. Une fois où tu te dis, en fait, c'est un truc du créatif de ne pas être la seule à penser ça, et de permettre de retravailler cette matière qui est violente en quelque chose de plus beau. Et ça, j'en viens, parce que c'est un peu la suite. Tu as parlé de *Pas moi*, qui est sorti en 2021. Donc, on va écouter le début de *Pas moi*. C'est connu, je pense. Enfin, une des plus... Enfin, c'est... Ouais, ouais, qui a très bien marché. Et plus récemment, l'album qui vient de sortir dans *Parasite*, il y a une chanson qui s'appelle « Vieille meuf », qui me fait beaucoup rire. Vraiment, donc, tu dis, je cite, « Je milite mal, je pense à mal, je suis qu'une vieille meuf, vieille meuf, qui pue du trou de balle, je pisse que dalle, je devrais dire, je devrais d'aille. Je suis qu'une vieille meuf, vieille meuf, toi aussi, t'as trouvé le temps de venir me pourrir. Toi aussi, t'as lâché des slogans pour ça. Je milite mal, je pense à mal, je suis qu'une vieille meuf. » Et je trouve que, enfin moi, c'est vraiment une de tes marques de fabrique. C'est de lancer des grosses punchlines. Il y a d'ailleurs une chanson qui s'appelle *Punchline* que je vous invite à écouter. D'être vraiment hyper dans ce truc de colère. Alors que souvent, on voit le care et les femmes comme quelque chose de doux, de bienveillant.
**Laura**
[...] D'être vraiment hyper dans ce truc de colère. Alors que souvent, on voit le care et les femmes comme quelque chose de doux, de bienveillant. Et toi, tu arrives avec ce truc très "brut". Est-ce que pour toi, la colère, c'est un outil de soin ?
**Louisadonna**
Ah oui, à 1000 %. Moi, je pense que la colère, c'est l'émotion qui nous permet de dire "stop". C'est l'émotion de la limite. Et quand on a vécu des violences, la limite, elle a été fracassée. Donc retrouver sa colère, c'est retrouver sa capacité à se défendre et à dire que ce qu'on nous a fait n'est pas normal. Dans mes consultations, quand une patiente commence à être en colère contre l'agresseur plutôt que contre elle-même, c'est une immense victoire. C'est le début de la guérison. Donc ouais, ma musique, elle est là pour ça aussi : pour autoriser cette colère, pour qu'on arrête de s'excuser d'exister.
**Mélanie**
C’est hyper puissant ce que tu dis. Ça résonne beaucoup avec ce qu’on essaie de porter ici. On arrive doucement à la fin de cet échange. Est-ce qu’il y a quelque chose que tu aurais aimé ajouter, ou un message que tu voudrais faire passer ?
**Louisadonna**
Juste de dire aux gens d'écouter leur petite voix intérieure, celle qui sait quand quelque chose ne va pas. Et de ne pas rester seul. Le soin, c'est collectif. C'est ce que vous faites avec ce podcast, c'est ce qu'on fait au LAO, c'est ce qu'on fait en musique. On a besoin les uns des autres pour tenir.
**Laura**
C'est une magnifique conclusion.
**Mélanie**
On va finir avec un petit rituel. On pose souvent cette question à nos invités : quel est ton dernier "merci" ?
**Louisadonna**
Mon dernier merci... ce serait à mon équipe au LAO. Parce que c'est un travail difficile, on voit des choses rudes, mais on rit beaucoup aussi. Et ce rire-là, c'est une résistance. Donc merci à elles.
**Mélanie**
Merci Louisadonna.
**Laura**
Merci infiniment.
**Mélanie**
On a parlé des punaises de lit aussi tout à l'heure en off, c'était un grand moment (rires). Écoutez, je vais toujours suivre un pays de l'œil et pour vous 1500 balles c'est ok les punaises c'est pour moi je sais pas il y avait un truc de genre dans un truc d'extermination quand même je sais pas j'étais dans des questions écologiques oui bien sûr puisque j'ai pas les moyens je suis partie je les ai quand même exterminées avant de partir parce que je voulais récupérer ma caution que je n'ai pas récupérée grand classique. Mais bref, du coup, les punaises de l'île, non.
**Louisadonna**
Être la belle-fille de Norman Thavaud, c'est chaud. C'est dangereux. Et puis c'est relou, quoi. Norman Thavaud, il est ta mère, en plus.
**Mélanie**
C'est vraiment super dangereux, parce que le gars, il s'en prend à des mineurs, quoi.
**Louisadonna**
Risqué, risqué.
**Mélanie**
Ça dépend qui est ma mère et si elle est capable de réagir d'une façon adaptée.
**Louisadonna**
C'est la reçue de la formation de psychoéducation. Voilà, donc plein de nouvelles idées pour des prochaines chansons.
**Laura**
Merci Mélanie. Merci Mélanie.
**Louisadonna**
C'est l'heure de nous quitter. Merci beaucoup. Merci beaucoup Louisa.
**Laura**
C'était super.