Lettre n°3 · 8 juin 2026 · Mélanie Popoff

Agent Orange : pollution coloniale, écocide et scandale sanitaire

Une lettre autour de Micheline, du Collectif Vietnam-Dioxine, de la dioxine, de Trần Tố Nga et des corps et terres empoisonnés.

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Agent Orange : pollution coloniale, écocide et scandale sanitaire

Bonjour,
Aujourd’hui, pour la sortie de ce nouvel épisode de Merci Merci, c’est encore moi, Mélanie, qui vous écris.

Nous avons invité Micheline, membre du Collectif Vietnam-Dioxine, pour nous raconter l’histoire de l’Agent Orange : l’un des plus grands désastres sanitaires et environnementaux du XXe siècle.

Une catastrophe qui n’appartient pas au passé.

Écouter le nouvel épisode ici

Louisadonna

Plus de cinquante ans après la fin de la guerre du Vietnam, l’Agent Orange continue de faire des victimes.

Pourquoi parler de ce sujet dans un podcast réalisé par des médecins ?

Parce que nous pensons, avec Laura, que la santé ne se résume pas à ce qui se passe à l’hôpital ou dans un cabinet médical. Pour nous, le soin au sens large — cette attention profonde portée au monde — doit s’enrichir de la compréhension des dynamiques globales qui régissent nos vies.

Soigner, c’est aussi comprendre les structures matérielles, politiques ou économiques qui nous rendent malades. C’est regarder comment l’environnement et les décisions collectives s’inscrivent durablement dans les corps, parfois sur plusieurs générations.

Est-ce que certaines vies comptent moins que d’autres ? Pourquoi les conditions permettant de vivre en bonne santé sont-elles réparties de manière aussi inégale ? Que se passe-t-il lorsque les intérêts économiques ou militaires l’emportent sur la protection du vivant ? Ce sont des questions qui traverseront souvent ce podcast.

Un peu d’histoire

L’histoire de l’Agent Orange est étonnamment méconnue alors que le nombre total de victimes est estimé à près de 4,8 millions de personnes.

Entre 1961 et 1971, dans le contexte de la guerre froide et de son intervention militaire contre le bloc communiste, l’armée américaine a déversé des dizaines de millions de litres d’herbicides défoliants sur le Vietnam, le Laos et le Cambodge.

L’objectif de cette guerre chimique, initialement baptisée Operation Hades, était de détruire les forêts pour priver les combattants vietnamiens de couvert végétal, et de ravager les cultures vivrières pour affamer les populations.

Produit dans l’urgence et à très grande échelle par l’armée, cet Agent Orange contenait une substance d’une toxicité exceptionnelle : la TCDD, la forme la plus dangereuse de dioxine. Persistant et capable de s’accumuler dans les organismes vivants, ce poison contamine encore aujourd’hui, plus d’un demi-siècle après la fin des combats en 1975, les sols, les eaux et les chaînes alimentaires de la région.

Dès 1970, le biologiste américain Arthur Galston utilise le terme d’écocide pour qualifier ce qui se déroule au Vietnam. Le mot désigne la destruction massive et durable des conditions de vie d’un territoire. Près de 20 % des forêts du Sud-Vietnam ont été détruites, un tiers des mangroves a disparu et certains écosystèmes n’ont jamais retrouvé leur état initial.

Un scandale sanitaire sur plusieurs générations

Sur le plan sanitaire, les conséquences sont tout aussi considérables.

On estime que plusieurs millions de personnes ont été directement exposées aux épandages. La dioxine est un cancérogène reconnu. Elle est associée à de nombreuses pathologies : cancers, troubles neurologiques, malformations congénitales, fausses couches ou encore troubles du développement.

Ce qui rend cette catastrophe singulière est sa durée. De nombreuses études suggèrent que certaines conséquences de l’exposition pourraient se transmettre sur plusieurs générations, notamment par des mécanismes épigénétiques. Aujourd’hui encore, des enfants et petits-enfants de personnes exposées développent des pathologies associées à cette contamination, y compris au sein des diasporas vietnamiennes présentes en France.

Des entreprises face à leurs responsabilités

Derrière cette catastrophe se trouvent également des entreprises.

Pour répondre aux commandes du gouvernement américain, plusieurs géants de l’industrie chimique ont produit l’Agent Orange : Monsanto, Dow Chemical, Hercules et d’autres. Ces entreprises ont réalisé d’importants bénéfices grâce à ces contrats militaires. Or de nombreux documents montrent qu’elles disposaient déjà d’informations sur la toxicité exceptionnelle de la dioxine présente dans leurs produits.

Des entreprises profitant des guerres, cela n’a malheureusement rien d’exceptionnel. Ce qui est en cause ici, c’est la connaissance des risques et la poursuite de la production malgré ces alertes.

Les vétérans américains qui ont développé des maladies liées à l’Agent Orange ont obtenu une reconnaissance et des indemnisations de la part du gouvernement des États-Unis. Ce n’est pas le cas de la grande majorité des victimes vietnamiennes, laotiennes ou cambodgiennes, ni de leurs descendants.

Cette différence de traitement caractérise une situation de racisme environnemental : les victimes d’une même contamination ne bénéficient pas de la même reconnaissance selon leur origine ou leur position dans les rapports de pouvoir mondiaux.

Le procès de Trần Tố Nga en France

C’est pour cette reconnaissance que se bat aujourd’hui Trần Tố Nga.

Journaliste pendant la guerre du Vietnam et directement exposée aux épandages, cette Franco-Vietnamienne a développé plusieurs cancers. Elle a perdu une fille peu après sa naissance et ses autres enfants souffrent également de pathologies associées à cette exposition.

Pendant longtemps, personne ne faisait le lien entre ces maladies et l’Agent Orange. Beaucoup de femmes ont vécu avec la culpabilité d’avoir transmis à leurs enfants des maladies dont elles ignoraient l’origine.

Aujourd’hui encore, certaines descendantes de personnes exposées vivent avec l’incertitude de transmettre à leur tour ces atteintes à leurs futurs enfants. Cette réalité met en lumière une véritable injustice reproductive : le fait que la possibilité de donner naissance à des enfants en bonne santé soit compromise par des expositions environnementales subies, sur lesquelles les personnes concernées n’ont eu aucun contrôle.

En 2014, Trần Tố Nga a engagé une procédure judiciaire contre plusieurs multinationales ayant produit ou commercialisé l’Agent Orange. Son objectif dépasse son histoire personnelle : obtenir justice pour les millions de victimes et faire reconnaître la responsabilité de ceux qui ont fabriqué et vendu ces produits.

Elle a été déboutée en première instance puis en appel. Les entreprises ont soutenu qu’elles n’avaient fait que répondre à une commande du gouvernement américain, tandis que la justice française s’est déclarée incompétente. Un pourvoi en cassation sera examiné le 16 juin prochain.

Pollution coloniale

L’Agent Orange n’est pas seulement une histoire du passé.

Il nous oblige à regarder en face une réalité plus vaste : celle des pollutions massives dont les conséquences sont supportées pendant des décennies par des populations historiquement dominées.

Et l’Agent Orange constitue l’un des exemples les plus spectaculaires de pollution coloniale : une contamination environnementale de grande ampleur, structurellement inscrite dans l’histoire de la domination militaire, de l’impérialisme et des rapports inégaux entre les peuples.

Vous connaissez sûrement d’autres exemples : l’utilisation du chlordécone aux Antilles françaises, les essais nucléaires en Polynésie, ou encore l’exportation vers les pays du Sud de substances interdites en Europe, comme le Fipronil, pesticide encore fabriqué en France, interdit en Europe et destiné à l’exportation dans des pays où la réglementation est moins regardante.

Ces histoires doivent occuper une place centrale quand on parle de santé environnementale. Elles nous rappellent que les pollutions ne sont jamais seulement des problèmes techniques ou scientifiques. Elles sont des questions de pouvoir, de profits, d’impérialisme, mais aussi de mémoire, de responsabilité et de justice.

Alors parlons-en autour de nous. Partagez cet épisode. Faites connaître le combat de Trần Tố Nga et du Collectif Vietnam-Dioxine pour une justice environnementale. Retenez la date du 16 juin.

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Pour aller plus loin

🌍  Le collectif

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Retrouvez le site internet du collectif, ses actualités, les mobilisations autour de Trần Tố Nga et l’appel unitaire que vous pouvez signer.

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📚  La reco lecture essentielle

Terres et Libertés, manifeste antiraciste pour une écologie de la libération

Paru en mai 2025 aux éditions Les Liens qui Libèrent. Un livre très puissant, avec des textes du Collectif Vietnam-Dioxine, de Malcolm Ferdinand, de Fatima Ouassak, de Myriam Bahaffou. Ils et elles parlent d’écologie, d’héritage colonial et de libération depuis la terre.

→  Voir le livre
 

🎧  À regarder aussi

La chaîne YouTube Histoires Crépues

Pour mieux comprendre l’Histoire à travers d’autres yeux que ceux des “vainqueurs”. Comprendre l’histoire coloniale du monde peut changer le regard sur beaucoup d’enjeux actuels : économiques, écologiques, politiques. Je vous recommande en particulier les contenus sur la pollution coloniale.

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