Je ne vois pas les couleurs
Hello,
Aujourd’hui, c’est Laura qui vous parle.
Dans cet épisode de Merci Merci, nous recevons Miguel Shema, étudiant en médecine et auteur de La santé est politique. La médecine soigne-t-elle vraiment tout le monde ?
Une conversation pour déplacer le regard médical, et mieux soigner.
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Lors de mon tout premier stage d’internat, mon chef de service répétait souvent cette phrase :
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« Moi, je ne vois pas les couleurs. »
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Et d’une certaine manière, il avait raison. C’était, et c’est toujours d’ailleurs, un excellent médecin. Un de ceux qui prennent le temps, vraiment. Il retraçait toute l’histoire clinique d’une patiente lorsqu’il la voyait pour la première fois, il connaissait très bien celles qu’il suivait régulièrement. Il m’a appris l’écoute et l’empathie. Je lui en serai à jamais reconnaissante.
Lorsqu’il disait « je ne vois pas les couleurs », il disait en fait « je ne suis pas raciste ». Et clairement, il n’était pas raciste — individuellement.
Tout de même, un caillou dans la chaussure pour moi. « Je ne vois pas les couleurs ». Que cela signifie-t-il ? Je ne vois pas les discriminations. Je ne vois pas les trajectoires. Je ne vois pas les histoires coloniales, les exils, la langue qu’on ne parle pas, le logement trop petit, les papiers qui manquent, les aller-retour à la préfecture.
Je n’étais pas outillée moi non plus à comprendre ce qui se jouait lorsqu’un médecin dit, plein de bonnes intentions, « je ne vois pas les couleurs ».
Et puis, entre la troisième et la quatrième année d’internat, j’ai fait un master en sciences humaines et sociales. J’ai découvert la sociologie. Ce fut une révélation. J’ai appris ce dont on ne nous parle pas en médecine : la violence systémique, les mécanismes de domination.
J’ai enfin compris que l’universalisme pouvait être une boussole, mais aussi un écran de fumée. J’ai appris que l’intention ne suffisait pas. Qu’un corps n’est pas seulement qu’un corps, mais aussi un corps social.
Nous en avons longuement discuté avec ce chef de service, déjà une bonne soixantaine d’années à l’époque. Doucement, des choses ont bougé des deux côtés. Il a compris ce qui me gênait, j’avais enfin des mots et même des concepts pour l’expliquer.
La médecine n’est pas hors du monde. Le regard médical est lui aussi traversé par l’histoire, les normes, les rapports sociaux. Il avait 65 ans et nous sommes tombés d’accord. Nos discussions sont devenues plus riches, et nos pratiques, je l’espère, meilleures.
C’est à cette histoire que j’ai repensé en écoutant Miguel.
Ce que la médecine voit, et ce qu’elle refuse de regarder
Avec Miguel, nous parlons de racisme médical, de douleur, de syndrome méditerranéen, de culturalisme, d’histoire coloniale de la médecine, de formation des soignant·es. Nous parlons de ce que la médecine voit et ne voit pas, de ce qu’elle croit voir et ce qu’elle refuse de regarder.
Miguel raconte une scène vécue en stage aux urgences. Une femme maghrébine arrive avec une douleur à la mâchoire. L’ECG montre les signes clairs d’un infarctus. Mais une médecin propose d’attendre, parce que « c’est sûrement un syndrome méditerranéen ».
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Cette question traverse tout l’épisode : qui croit-on quand quelqu’un dit qu’il a mal ?
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La douleur est un terrain particulièrement révélateur, parce qu’elle repose en grande partie sur la parole du patient ou de la patiente. On ne peut pas la mesurer comme on mesure une tension artérielle. On peut l’évaluer, bien sûr. Mais au fond, il faut croire.
Et c’est là que les imaginaires sociaux entrent en scène.
Qui est perçu comme fiable ? Qui est perçu comme excessif ? Ou mutique, docile, théâtral, résistant, profiteur, compliqué ? Qui a droit à la plainte ? Qui a droit à l’urgence ? Qui a droit à l’antalgique ?
Miguel parle d’une « échelle raciale de la douleur ». Il rappelle que ces représentations ne sont pas seulement des maladresses individuelles. Elles ont une histoire — coloniale, médicale, psychiatrique, sociale.
Personne ou presque ne dira aujourd’hui sérieusement : les personnes noires souffrent moins. Les personnes maghrébines exagèrent. Les personnes asiatiques sont naturellement silencieuses. Mais dans les services, dans les transmissions, dans les petits conseils cliniques des plus ancien·nes aux plus jeunes, quelque chose continue parfois de passer. On croit transmettre un savoir clinique, on transmet un préjugé.
Passer d’une vision culturaliste à une vision sociologique
Nous parlons aussi de culturalisme : cette manière d’expliquer les comportements des personnes par leur culture supposée, jusqu’à faire de cette culture une nature. Les femmes africaines seraient « faites pour accoucher ». Les femmes roms « voudraient beaucoup d’enfants ». Les patientes migrantes « ne comprendraient pas la contraception ».
Que se passe-t-il si, au lieu de parler de culture, on regarde les conditions matérielles d’existence ? Le logement, la précarité, le racisme, la langue, les violences administratives, les expulsions, l’accès réel aux droits.
Miguel le formule très bien : il faudrait passer d’une vision culturaliste à une vision sociologique.
Ce n’est pas un détail théorique, c’est une question de qualité des soins.
Parce que si l’on croit qu’une femme ne veut pas de contraception « à cause de sa culture », on risque de ne pas la lui proposer. Si l’on croit qu’une patiente sait allaiter « naturellement » parce qu’elle est « africaine », on risque de moins l’accompagner. Si l’on croit qu’un corps est plus résistant, plus silencieux ou plus théâtral qu’un autre, on risque de moins bien le soigner.
Choisir les bonnes catégories
Et puis il y a cette autre ligne de crête, passionnante, que Miguel tient très bien : critiquer les catégories raciales ne veut pas dire nier les différences corporelles.
Oui, certains signes dermatologiques se voient différemment sur les peaux foncées. Oui, certains outils médicaux, comme les oxymètres, peuvent moins bien fonctionner selon la carnation. Oui, il faut apprendre à examiner tous les corps, toutes les peaux, toutes les variations.
Il ne s’agit pas de dire « les corps sont tous pareils ». Il s’agit de choisir les bonnes catégories. De ne pas confondre couleur de peau, origine supposée, exposition environnementale, conditions sociales, génétique et culture.
Ce que j’aime dans cet épisode, c’est que Miguel ne s’arrête pas à : les soignant·es peuvent avoir des biais. Il pose une question plus profonde : comment forme-t-on le regard médical ? Qu’apprend-on aux étudiant·es en médecine ?
Déplacer le regard pour mieux soigner
Le monde médical se croit souvent à côté du monde social. Comme s’il y avait, d’un côté, les problèmes de la société, et de l’autre, l’hôpital, la consultation, la blouse blanche, le savoir scientifique. Comme si la médecine était un refuge neutre.
Mais la médecine n’est pas hors du monde, au contraire.
Changer de regard, c’est accepter que bien soigner demande plus que des connaissances médicales. Cela demande aussi des outils politiques, historiques, sociologiques.
Dans cet épisode, Miguel Shema nous aide à faire exactement cela : déplacer le regard pour mieux soigner.
Merci Miguel, et bonne écoute.
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Pour aller plus loin
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📚 Le livre de Miguel
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Miguel Shema, La santé est politique. La médecine soigne-t-elle vraiment tout le monde ?, Belfond.
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📚 À lire aussi
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Amandine Gay, Vivre libre, notamment le chapitre « Corps et âme », La Découverte.
Delphine Peiretti-Courtis, Corps noirs et médecins blancs, La Découverte.
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